La responsabilité collective...
Depuis le début de l'épidémie et en particulier le confinement, les Français ont du temps pour réfléchir. Et cette réflexion porte visiblement beaucoup sur le fait de trouver les responsables de leurs malheurs. Une chose est sûre, eux ne sont responsables de rien : ce sont les autres. Les autres qui ont créé la contagion, les autres qui ont affaibli le système de santé, les autres, enfin, qui doivent payer. Dans "autres", mettons pêle-mêle les Parisiens partis à la campagne, les migrants, l'Union européenne et son ouverture des frontières, les évangélistes qui se réunissent, les carnavals qui ont été maintenus, la mondialisation, le communisme chinois, le capitalisme occidental, le Gouvernement, les gouvernements précédents, les assureurs ou encore les gens qui vont au marché en Seine-Saint-Denis.
Pour ma part, je m'interroge plutôt sur le caractère collectif de la responsabilité de la tournure actuelle des événements.
Il est faux de dire que la France n'était pas préparée à faire face à une épidémie. On pourrait en effet le penser vu la pénurie de masques qui sévit dans le pays et qui expose nos soignants à l'infection. En 2009, lors de l'épidémie de grippe A, les stocks avaient été constituées selon les procédures en place à l'époque depuis déjà quelques années (2005). Quand l'épidémie s'est révélée moins virulente que prévue, une campagne de contestation massive s'est abattue contre ces mesures de précaution, jugées inutiles, coûteuses, et personnifiées par la Ministre de la santé de l'époque. L'opposition à réclamé et mené une commission d'enquête sénatoriale virulente, des membres de la majorité, avides d'un poste à prendre ont surenchéri, les quelques voix politiques discordantes ont été discréditées, les journalistes s'en sont donnés à cœur joie dans les critiques et autres caricatures et même la Cour des comptes est intervenue contre ce "gaspillage d'argent public".
Au niveau Mondial, l'OMS a été attaquée sur le même thème, soupçonnée d'avoir inventé l'épidémie pour vendre des vaccins. Se rangeant à l'opinion publique, le Président n'a pas jugé bon de défendre sa Ministre, restée, pour tous, celle qui avait gaspillé des milliards pour acheter des masques et des vaccins, et lui a retiré le portefeuille de la santé au remaniement suivant.
Lors du changement de majorité deux ans plus tard, la réaction ne s'est pas faite attendre : rapidement, les stocks inutiles et coûteux ont cessé d'être constitués, suite à un avis administratif de 2013. En 2016, lorsque au cœur d'un plan d'économie drastique pour le système de santé, l'EPRUS (l'organisme qui préparait les réponses aux crises sanitaires, par exemple en tenant les stocks de masques) a été fusionné/supprimé, ce fut dans l'indifférence générale (l'opinion publique ne s'intéressant alors, dans le domaine de la santé publique, qu'à la problématique du tiers payant généralisé). Un an auparavant, un rapport sénatorial avait pourtant préconisé l'inverse : il fut enterré sans que quiconque s'en émeuve.
Indifférence à nouveau, lors de la mandature suivante, quand la nouvelle Ministre a jugé important dès 2017 de revoir l'ensemble de nos plans pour répondre à une situation sanitaire exceptionnelle. Le fait de présenter l'existant comme défaillant n'a semblé inquiéter personne, contrairement à l'enjeu de la PMA pour toutes qui a monopolisé l'ensemble des débats sur la santé.
À la même période, la Banque Mondiale s'est émue de l'absence d'assurance existante contre le risque de pandémie et a proposé une stratégie pour y répondre, à travers les "Obligations pandémie". Des pays se portèrent en soutien de la démarche : le Japon et l'Allemagne... La France restant en-dehors. L'opération n'eut aucun écho chez nous, tout juste quelques entrefilets dans la presse, certains pour critiquer l'idée !
Cette chaîne d'événements mérite qu'on s'y attarde. À l'heure actuelle, des voix s'élèvent pour réhabiliter Roselyne Bachelot pour sa gestion de la pandémie précédente et son fameux principe de précaution. Après quelques tâtonnements pour chercher un coupable, l'étau semble se resserrer autour de Marisol Touraine, jugée responsable de la suppression des stocks stratégiques. Trop facile ! Le contexte de l'élection de 2012 a poussé François Hollande à se positionner en anti-Nicolas Sarkozy. Il est donc naturel que sa Ministre de la santé se soit mise en devoir de renverser la politique de sa devancière. Par ailleurs, la nouvelle doctrine n'a pas été proposée par un parti politique, mais par une administration : le secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale.
Ce n'est donc pas celle qui a appuyé sur le bouton qui est l'unique responsable, mais bien les millions de Français qui l'ont incité à le faire. Le fait qu'un gouvernement par ailleurs dépensier aille chercher ses économies du côté de la santé prouve bien que le sujet faisait l’objet d'un consensus dans la société. La lecture de quelques articles de presse ne fait que prouver la même chose. Les journalistes qui veulent vendre du papier se mettent dans le sens du courant : le fait qu'ils aient tous défendu le même point de vue sur un coût exorbitant des précautions prises pour la grippe A reflète ce que la population pensait à l'époque.
Enfin, il serait plus constructif de se pencher sur les dernières mesures d'amélioration de la gestion des crises sanitaires : ce seront elles qui nous aiderons la prochaine fois à ne pas nous retrouver dans la même situation. Les mesures de 2018-2019 sont-elles en vigueur à l'heure actuelle ? Comment les optimiser ? Vont-elles dans le bon sens ? C'est à mon avis sur ce type de questions que nous pourrions exercer notre contrôle citoyen de manière plus responsable ! Notons qu'il y a à peine deux mois, il n'a pas paru choquant que le Président laisse partir sa Ministre de la santé vers une élection municipale déjà perdue, alors que les prémices de la pandémie étaient là : nous étions alors encore dans l'indifférence. TOUS.
Par ailleurs, on se tourne vers les assureurs qui n'assurent pas ce risque pour essayer, a posteriori, de leur faire régler les sinistres. Tentant, mais vain ! Outre le fait que le risque n'est pas provisionné et qu'il n'y a donc pas de fonds pour payer, il est tout simplement interdit de pratiquer l'assurance rétroactive, le principe de l'assurance étant de répartir de l'argent préalablement collecté (d'où le terme de prime). Aucune manne magique ne tombera malheureusement du ciel pour tout arranger.
Il est faux de dire qu'un risque n'est pas assurable. Tout risque est par définition assurable à condition d'en calculer le prix. En l’occurrence, il s'agit d'un risque très différent de la catastrophe naturelle (à laquelle certains voudrait faire payer les pots cassés de l'événement actuel) par son aspect mondialisé et global. Il ne répond donc pas à la même technique. Toutefois, s'il y avait eu une demande de la part des consommateurs, il y aurait eu un assureur pour le proposer ! L'épisode des "obligations pandémie" prouve qu'il y a encore quelques temps, il n'y avait aucune demande en France pour ce type de protection.
Qu'importe : une bonne campagne de dénigrement de l'assurance sur les réseaux sociaux fera l’affaire, et si ce n'est pas le cas, on se tournera vers l'État ou les entreprises jusqu'à trouver le bon pigeon pour pallier notre propre impréparation...
Aujourd'hui, à la lecture et à l'écoute des commentaires des Français sur la responsabilité des "autres", à la vue de ces personnes qui ne respectent pas le confinement ou qui crient à la dictature, je ne peux m'empêcher de penser à ces skieurs hors pistes, obligés d'appeler les secours perdus dans la montagne. Ils commencent par remercier chaleureusement les sauveteurs (ici les soignants) et lorsqu'on leur présente la facture, arguant qu'ils n'ont pas respecté les consignes, finissent par attaquer la station en prétextant un manque de balisage des pistes. S'ils n'ont pas gain de cause, ils se retourneront contre la météo qui n'avait pas prévu le brouillard !
En réalité, si nous sortons de cette crise en pensant que le Gouvernement avait acheté trop de masques en 2009 et pas assez en 2020 car ils sont structurellement incapables d'acheter le bon nombre de masques, si nous persistons à croire que les soignants sont des héros uniquement en cas de pandémie et que quoique il advienne, nous trouverons bien quelqu'un pour payer à notre place ; si nous sautons sur l'occasion pour faire de la politique en polémiquant à tout va et que nous ne voyons toujours pas de problème à sortir en groupe pendant le confinement, alors l'épidémie n'aura fait que des morts.
En revanche, si nous profitons de l'opportunité qui nous est donnée pour nous interroger sur notre responsabilité collective, sur ce sujet comme sur d'autres, en tant que citoyens, consommateurs, contribuables et habitants de cette planète alors tout n'aura pas été perdu.
A+
Nono
Pour aller plus loin, tant que le confinement le permet :
Opinion H1N1 :
https://www.lemonde.fr/planete/article/2009/07/26/pour-bernard-debre-la-grippe-a-est-une-grippette_1222942_3244.html?contributions
https://www.liberation.fr/societe/2010/05/04/grippette-contre-annees-de-vie-perdues_624047
https://www.doctissimo.fr/sante/news/grippe-a-le-ps-demande-la-creation-d-une-commission-d-enquete-parlementaire
https://www.lefigaro.fr/flash-actu/2010/01/04/01011-20100104FILWWW00411-vaccin-h1n1-kouchner-scandalise.php
https://www.who.int/csr/disease/swineflu/notes/briefing_20100610/fr/
https://www.challenges.fr/economie/grippe-h1n1-le-gouvernement-epingle_356487
https://www.latribune.fr/journal/edition-du-1510/politique-france/1056833/la-cour-des-comptes-epingle-roselyne-bachelot-sur-la-gestion-de-la-grippe-a.html
http://www.snjmg.org/blog/post/grippe-h1n1-les-enseignements-du-rapport-de-la-cour-des-comptes/814
http://www.stripsjournal.com/archives/2009/11/11/30926279.html
Suppression des stocks et de l'organisme les gérant :
http://www.senat.fr/rap/r14-625/r14-625_mono.html#toc66
https://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/15442-Sante-publique-Marisol-Touraine-regroupe-les-agences
https://www.lopinion.fr/edition/politique/masques-histoire-cachee-d-penurie-214795
Dernières lois sur les plans en cas de situation sanitaire exceptionnelle :
http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b1681_projet-loi --> (art. 20)
https://www.irdes.fr/documentation/syntheses/projet-de-loi-relatif-a-l-organisation-et-a-la-transformation-du-systeme-de-sante.pdf --> (art.68)
Obligations pandémie :
https://www.liberation.fr/debats/2018/06/06/tombola-ebola_1657098
https://www.lesechos.fr/2017/06/la-banque-mondiale-emet-des-obligations-pour-combattre-les-pandemies-174929