Le désarroi du météorologue qui avait raison...
Il était une fois, un météorologue malheureux. Il allait tous les jours au travail la boule au ventre, car il se sentait mal à l'aise au milieu de ses collègues. Il n'osait pas vraiment leur dire, mais il ne les trouvait pas très bons : ils se trompaient souvent sur des prévisions qui lui semblaient pourtant évidentes. Et il avait l'impression que cela créait un fossé entre eux, comme s'ils lui reprochaient sa supériorité.
Alors, il se jeta à corps perdu dans le travail pour ne plus penser à leurs regards lourds de jalousie et de rancœur. Et cela finit par payer.
Car il perfectionna tellement ses modèles, qu'il parvint vite à des sommets que personne n'aurait imaginé pour la science. Et c'est ainsi qu'un jour, il rentra dans le bureau de son patron un lourd dossier sous le bras :
"Ça y est, déclara-t-il avec fierté, j'ai fini !
- Qu'est-ce que vous avez fini ? demanda l'autre d'un air distrait. Je ne me souvenais pas que nous avions quelque chose de particulier en cours.
- Mes prévisions, elles sont terminées !
- Eh bien, mon petit, faites comme tous les jours, donnez-les aux équipes qui vont créer la carte du jour...
- Vous ne comprenez pas : j'ai terminé toutes les prévisions.
- Quoi toutes ?
- Vous avez devant vous les prévisions météos exactes pour le monde entier durant les deux prochains siècles !
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
- Eh bien, je travaille depuis des mois à optimiser nos modèles. Et j'ai découverts que notre science était une science exacte. Il est possible d'être précis, et ce sur le long terme. Bien évidemment j'ai tenu compte de l'évolution climatique prévue par le GIEC pour les dates les plus lointaines. J'en ai profité pour corriger leurs estimations : un peu trop approximatives à mon goût.
- Vraiment ? Et si je vous demande le temps qu'il fera à Roubaix le 25 avril 2024 ?
- Rares averses le matin. Cela va en s'améliorant durant la journée.
- Et à Biarritz, ce mois d'août ? Il faut que je réserve mes vacances.
- Allez-y les yeux fermés : à part un orage dans la soirée du 12, rien à signaler !"
Le chef retira ses lunettes et regarda enfin le météorologue avec attention. "Prodigieux" murmura-t-il dans sa barbe avant de reprendre :
"Bien, je vous remercie. Posez le dossier ici et sortez. Rassemblez vos affaires et quittez l’établissement : nous vous enverrons votre solde de tout compte.
- Quoi ?
- Vous êtes licencié.
- Mais enfin, je suis le meilleur scientifique que vous ayez jamais eu.
- Précisément, et grâce à votre travail, je n'ai plus besoin de vos services. Ni de celui de vos camarades d'ailleurs, vous leur annoncerez la nouvelle. Je vais enfin avoir le budget pour embaucher cette fille sexy de la chaîne concurrente !"
Comprenant trop tard son erreur, le météorologue sortit la tête basse. Dans les couloirs, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Ses désormais ex-collègues le regardaient d'un air mauvais en marmonnant :
"Je savais que ça allait mal finir avec ce con-là, disait l'un.
- Trop arrogant ! répondait l'autre. Incapable de rester dans le rang..."
Enfin, l'un d'entre eux s'adressa à lui alors qu'il remplissait son carton :
"Eh abruti, qu'est-ce que tu crois ? Tu te prends pour un génie ? Ça fait trente ans qu'on a terminé les prévisions du prochain millénaire. C'est le secret le mieux gardé de la profession que notre job est hyper facile ! Putain, il va falloir se remettre à bosser maintenant..."
Dans le bus, alors qu'il rentrait chez lui, il se demanda si l'excellence était la bonne voie vers le bonheur ou s'il valait mieux miser sur une confortable médiocrité ambiante...
A+
Nono