Le biais de la pantoufle

Publié le par Nono

Les biais, ce sont ces choses qui influent sur notre jugement et le rendent irrationnel. Par exemple, juger une personne moins compétente parce qu'elle est jeune ou mieux apprécier un vin parce qu'il vient de Bordeaux. Ils sont partout et jouent sur nos comportements d'achat, notre attitude en entreprise ou encore nos votes.

Un des plus instructifs pour comprendre l'âme de ce pays est celui que j'ai baptisé le "biais de la pantoufle".

Tout le monde connaît l'histoire : Cendrillon va au bal et y perd sa pantoufle, permettant au prince de la retrouver. Le conte a été décliné de bien des manières à travers le monde et les siècles... Mais en France, c'est Charles Perrault qui en a immortalisé la version la plus populaire. Celle où l’héroïne porte des pantoufles de verre.

Pendant longtemps, la matière desdites chaussures n'a choqué personne : dans d'autres versions elles sont en or, en argent ou en cristal. Pourquoi pas en verre ?

Puis est arrivé Balzac. Dans un livre, il fait parler un personnage de pelletier désireux de valoriser son métier. Il prétend alors que les pantoufles originelles étaient en vair (une fourrure) et que le conte a fait l'objet d'une erreur de traduction. S'il avait été ébéniste, il aurait sûrement affirmé que Cendrillon portait des sabots de bois vert... et s'il avait été verrier, rien ne ce serait passé !

Ce fut le point de départ d'un débat qui perdure aujourd'hui... Car, sans même savoir la provenance de cette nouvelle proposition, certains s'en emparèrent, la propagèrent, la transmirent et la défendirent mordicus à la face du monde. Très vite, parler de pantoufles de verre devint une preuve d'inculture ; ne pas savoir ce qu'était que le vair et ignorer la faute commise Charles Perrault : un aveu d'obscurantisme ; omettre de fustiger Walt Disney, Américain inculte massacrant notre patrimoine littéraire : de la collaboration !

L'affirmation initiale ne reposant sur rien, tout aurait dû s'arrêter très rapidement. D'aucuns tentèrent de rationaliser la question : si la pantoufle est en vair, l'histoire ne fonctionne tout simplement pas ; s'il y a souci de vraisemblance, alors il n'y a pas de magie dans le récit ; Charles Perrault académicien, n'aurait pas commis une telle erreur... Rien n'y fit. Alors, des chercheurs se mirent en devoir de trancher par la preuve, et prouvèrent facilement qu'il n'y avait rien de fondé dans tout cela. Cendrillon était chaussée de verre.

Cela ne changea rien et le vair perdura dans l'esprit de certains, à tel point que des éditions actuelles reprennent ce terme.
Pourquoi ? BIAIS DE LA PANTOUFLE !

En réalité, il ne s'agit pas de rendre Cendrillon plus authentique (on aurait étudié les versions antiques du texte), ni de rétablir une vérité historique (il semble que le vair n'ait jamais servi à confectionner des pantoufles), ni même de pourfendre Walt Disney (qui a transformé les pantoufles en escarpins !). Non : le but sous-jacent des partisans de la fourrure est simplement de se complaire dans l'idée qu'ils sont plus malins que tout le monde.

Ainsi peut se décrire le biais de la pantoufle : "si on lui présente une information susceptible de le renforcer dans la supériorité intellectuelle qu'il est convaincu de détenir, le Français la répétera à l'envi en société sans jamais la vérifier ni même seulement la remettre en cause."

À présent que vous êtes dans la confidence, je vous invite à réfléchir à trois débats récents durant lesquels la majorité de l'opinion publique française a fait l'objet d'un biais de la pantoufle...

A+
Nono

 

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Publié dans krankenkamel

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