La bêtise des médias ou la théorie des gazinières
La télévision rend idiot.
Cette sentence a tout du lieu commun. Comme tous les lieux communs, il mérite que l'on y réfléchisse un peu. Et si c'était l'inverse ?
Si nous rendions la télé idiote ? Et par la même occasion, tous les médias à qui nous reprochons ensuite leur bêtise ?
Comment cela serait-il possible ?
Eh bien, c'est simple : qui veut une audience s'adapte aux désirs de ses auditeurs. Les médias à succès répondent donc à une demande sous-jacente.
Cette audience, aujourd'hui, veut de la masse et elle veut du rythme. Une information doit chasser l'autre. Et pour être spectaculaire, une information doit faire l'objet d'une opinion. Ainsi, tout "créateur de contenu" est tenu de fournir un avis sur chaque sujet, et ce de manière instantanée. Les chaînes d'infos en continu ont érigé cette idée en concept. Leurs chroniqueurs doivent répondre à tout, tout de suite, toute la journée et en direct.
On ne peut faire ça que d'une manière : construire une grille explicative directement applicable à tout (et parfois à n'importe quoi) sans nuance ni distinction. C'est précisément ce "sans nuance et distinction" qui est à la source des diatribes stupides que l'on entend en permanence.
Prenons un exemple :
"Animateur : un sondage exclusif réalisé pour notre chaîne montre que la vente de gazinières a augmenté au premier trimestre...
Chroniqueur de droite : ... et on peut le déplorer tant c'est là un symbole supplémentaire du déclin moral de notre pays. Il fut un temps où, tout petit, l'enfant Français était envoyé chercher du bois pour allumer le fourneau familial. Si on ne travaille pas, on ne mange pas : voilà la leçon qu'il pouvait en tirer. Avec la gazinière, j'allume mon feu et le repas tombe tout cuit. C'est le début de la déliquescence de la valeur travail, pourtant à la base de toute société civilisée.
Chroniqueur de gauche : je ne peux pas vous laisser dire cela.
Chroniqueur de droite : ça m'aurait étonné !
Chroniqueur de gauche : non, car les gazinières sont avant tout un marqueur de l'exploitation capitaliste. Qu'est-ce qu'une gazinière ? Du gaz, de l'énergie fossile ! Qu'y fait-on cuire ? De la viande, des côtes de bœuf ! Voilà où nous en sommes dans ce pays ultralibéral : des bourgeois détruisent la planète pour se goinfrer sur le dos des travailleurs !
Animateur : on voit qu'on ne vous mettra pas d'accord, mais priorité au direct avec le Président qui parle de l'Élysée.
Chroniqueur de gauche : pure démagogie ! Encore une fois le Président flatte les bas instincts de son électorat petit-bourgeois d'extrême droite !
Chroniqueur de droite : en parlant à cette heure, on voit à qui s'adresse le Chef de l'État : aux assistés, aux fainéants subventionnés !
Animateur : je précise que le Président va prendre la parole : il n'a pas encore parlé...
Chroniqueur de droite : je ne retire pas un mot.
Chroniqueur de gauche : moi non plus !
Animateur : et pour une fois, vous êtes d'accord !"
Et ainsi de suite à l'infini.
Car oui, créer un raisonnement construit prend du temps, demande des connaissances, réclame une réflexion de long terme, oblige à croiser les sources... et l'on est incapable de le faire sur tout !
L'exigence ne devrait donc pas être d'obtenir sur commande des opinions, mais de forcer les gens, sous peine de zapping, à ne livrer leurs avis que quand ils sont étayés... Mais quelle audience aurait une émission dont les chroniqueurs oseraient répondre "je ne sais pas" de temps en temps ?
Bon, je vais aller construire une grille de réponse à tout : ça me simplifiera la vie au quotidien !
A+
Nono
Nono
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