Dialogue entre un responsable politique et son banquier
"Bonjour Monsieur, je viens vous voir parce que j'ai un problème.
- Cela tombe bien : j'avais justement à vous parler.
- Ah bon ? Moi c'était au sujet de la dette que j'ai chez vous.
- Parfait ! Moi aussi c'était à propos de la dette que vous avez contracté auprès de mon établissement.
- Voilà, je vais avoir du mal à rembourser ce mois-ci.
- Je m'en doute : vous êtes déjà à découvert de plusieurs milliers d'euros.
- De plusieurs milliers d'euros ? Comme vous y allez !
- Je vous assure ! Il vous manque plusieurs milliers d'euros.
- Je dirais plutôt que j'ai un déficit budgétaire de 4,5 % de mon salaire annuel.
- Euh, qu'est-ce que ça change ?
- Vous admettrez que ça reste raisonnable.
- Pas du tout non !
- Mais si ! D'ailleurs si vous me laissez le temps, je reviendrai bientôt à un rythme de creusement de mon déficit autour de 3 % de mon salaire par an. Alors, il n'y aura plus aucun problème.
- Il y aura toujours un problème : vous ne pourrez pas me rembourser si vous continuez à perdre de l'argent, même si vous en perdez moins qu'aujourd'hui.
- Vous n'avez pas tout à fait tort. Il faut donc que nous commencions à envisager une restructuration de ma dette.
- Comment ça une restructuration ?
- Je vous ai bien emprunté cent mille euros pour acheter mon appartement ?
- C'est bien ça.
- Eh bien nous allons restructurer cet emprunt. Mettons-nous d'accord sur le fait que je ne vous doive plus que vingt mille euros.
- D'accord avec ça ? Qu'est-ce que j'y gagne ?
- Vous avez l'assurance que je vais vous payer. Vous cessez de m'étrangler financièrement ce qui vous permet de recréer les conditions de la croissance de mes économies. De ce fait, vous récupérerez au moins une partie de vos fonds.
- Mais même si je faisais ça vous ne pourriez pas me rembourser puisque vous gagnez trente mille euros par mois et que vous en dépensez trente-cinq !
- Disons que si vous faisiez ça mon endettement serait plus faible ce qui me permettrait d'emprunter à quelqu'un d'autre pour vous rembourser.
- Je vous ai déjà expliqué que cette attitude ne mènerait à rien. Vous m'avez fait le coup il y a trois mois quand vous avez souscrit un prêt à la consommation pour payer vos intérêts et vos aggios. Résultat votre dette a augmenté de dix mille euros et vous en êtes toujours au même point.
- Parlons en justement de ce crédit à la consommation.
- Eh bien quoi ? Vous ne l'avez jamais remboursé.
- Et je ne le rembourserai pas !
- Vous vous moquez de moi ?
- Pas du tout. Je ne compte pas me laisser impressionner. Vous m'avez pris à la gorge en me vendant un emprunt toxique et ça ne se passera pas comme ça !
- Un emprunt toxique ? C'est un simple prêt à la consommation à 4 % !
- C'est exorbitant ! Je n'avais pas compris ça en souscrivant. Il faut restructurer ! Votre attitude est scandaleuse. Digne d'un vulgaire petit escroc !
- Comment vous n'aviez pas compris ? Vous êtes venu pleurer que vous signeriez un nouveau prêt à n'importe quelles conditions. Vous m'avez même proposé une pipe pour vous prêter de l'argent. Vous étiez hyper content quand je vous ai proposé 4 % !
- Eh bien vous auriez mieux fait d'accepter la pipe, parce que l'argent vous n'en reverrez pas la couleur ! Sachez que je ne suis pas du style à me laisser intimider par un petit bankster qui fourgue des emprunts toxiques aux honnêtes gens !
- Non mais restez poli !
- Je n'ai pas à être poli : j'ai mon bon droit pour moi !
- Mais pas du tout...
- D'accord, mais en tout cas j'ai la morale pour moi !
- Comment vous pouvez dire ça ?
- Bon, bon. Mais vous ne pouvez pas nier que j'ai l'opinion publique pour moi sur ce coup-là.
- Mettons, ça ne change rien au fait que vous me devez de l'argent.
- Et je compte bien vous régler tout jusqu'au dernier centime. Je suis un homme d'honneur et ma signature est solide comme le roc. Bon alors, on restructure à 90 % ?
- Comment ? Vous étiez sur 80 % tout à l'heure.
- C'était avant que vous m'énerviez en remettant sur le tapis cette histoire d'emprunt toxique !
- Vous redites toxique encore une fois et je vous fais virer par la sécurité...
- Bon, ne vous énervez pas. J'ai une idée qui va tout arranger. Tenez, prenez ceci.
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
- Vous le voyez bien : c'est le remboursement de la totalité de ma dette. Rubis sur l'ongle. Même cet emprunt litigieux est soldé !
- C'est un bout de papier sur lequel vous avez écrit "bon pour cent-dix mille euros et les intérêts correspondants".
- Oui. Voilà, j'espère que cette histoire est définitivement réglée et que nous pourrons repartir sur des bases saines !
- Ca règle rien du tout : c'est un bout de papier !
- C'est bien plus que ça. C'est ce qu'on appelle un assouplissement quantitatif. Je viens de consentir à assouplir quantitativement mon budget pour vous fournir de l'argent frais soldant ainsi toutes mes dettes. Vous n'avez qu'à réinvestir cet argent.
- Je vais rien réinvestir du tout, c'est un bout de papier sans aucune valeur.
- Comment ça sans aucune valeur ?
- Vous avez travaillé pour l'avoir ?
- Non.
- Vous avez investi ? Pris un risque ?
- Non.
- Alors ce n'est pas du vrai argent, mais un bout de papier sans valeur.
- Eh ! Il m'a quand même fallu l'acheter ce papier !
- Oui et ben maintenant que vous avez gribouillé des merdes dessus il vaut plus rien. Je peux même pas m'en faire un post-it !
- Bon, si je comprend bien vous êtes contre l'assouplissement quantitatif.
- Je ne suis pas particulièrement souple.
- N'empêche, quand je suis au gouvernement j'ai le droit de faire ça !
- Là vous n'êtes pas en train de jouer avec le budget de l'Etat.
- Vous êtes dur en affaire, mais je suis sûr que nous allons finir par trouver un compromis.
- Vous me payez ce que vous me devez et on est quittes. C'est pas un bon compromis ?
- Non, ça c'est un compromis moyen. On va bien trouver une autre idée.
- Quelle autre idée ?
- Une chose me vient à l'esprit : si on demandait à mes voisins de se cotiser pour rembourser ma dette.
- Vous voulez pas plutôt réduire vos dépenses ? Vous gagnez quand même super bien votre vie !
- Non, c'est mon rôle de soutenir l'économie en consommant. Du coup je flambe comme un malade par obligation, pas par goût. On va faire payer mes voisins. Ce sera facile : la plupart ont leurs comptes chez vous !
- Je sais.
- Et eux n'ont pas de dettes.
- Certains si, et ils les payent.
- Et c'est admirable de leur part. Ils sont très travailleurs ces gens.
- Sans doute.
- Et c'est pour cette raison qu'ils ont peu de temps libre pour consommer.
- Ah ?
- Et vous devez-vous en rendre compte en voyant le montant de leur épargne : ils ne dépensent pas grand chose.
- C'est vrai.
- Il est donc évident que la meilleure solution est que vous leur demandiez de me donner leur argent ! Ils n'en ont pas besoin. Je dirais même que j'en ai plus besoin qu'eux car moi j'en ferais quelque chose !
- Je comprends le raisonnement. C'est tordu, mais je comprends. Mais pourquoi feraient-ils une chose pareille ?
- Par altruisme, pour m'aider !
- Pourquoi voudraient-ils vous aider ? Vous n'êtes pas malade, vous travaillez et gagnez votre propre argent. Beaucoup plus que la majorité d'entre eux d'ailleurs !
- Oui, mais là je me retrouve dans la difficulté... Et ces gens sont solidaires. Je les connais : pas un n'est du genre à laisser son voisin dans la misère.
- Là, c'est vous le voisin dans la misère ?
- Exactement !
- Mettons que vous ayez raison et qu'ils vous donnent de l'argent. Rien ne leur dit que dans six mois vous n'en serez pas revenu au même point et que vous ne leur en rendemanderez pas !
- Si c'est ça le problème, on peut s'arranger.
- On peut toujours s'arranger avec vous à ce que je vois !
- Toujours. Et si en échange de leur argent, je m'engageais auprès de mes voisins à mieux tenir mon budget ?
- Vous signeriez un contrat avec eux ?
- Je préferais un engagement oral. Mais c'est l'idée.
- Bref, vous vous engageriez auprès d'eux et de moi à réduire vos dépenses ?
- Comme vous y allez ! Il faut y réfléchir. On peut aussi voir comment augmenter mes recettes. Ou attendre que l'inflation rende ma dette moins lourde à rembourser. Toutes les options sont sur la table, mais je m'engagerais à créer un groupe de travail sur le sujet.
- Un groupe de travail ?
- Oui. Tout sujet avance mieux si on lui dédie un groupe de travail !
- Mettons.
- Et donc, ce groupe de travail aurait pour objectif de trouver des solutions pour m'aider à réduire mon deficit annuel à moins de 3 % de mon salaire !
- Encore ça ? Je vous ai déjà expliqué que si vous faisiez ça vous perdriez encore plus de 10 000 € par an !
- Oui, mais 10 000 € vous avouerez que c'est pas la mer à boire !
- Quand même !
- 10 000 € ça se règle avec un simple petit emprunt à la consommation ! Allez si je fais tous ces efforts vous pourrez quand même me faire un prix d'ami. Un petit 4 % ?"